Publié : dim. oct. 05, 2008 6:11 pm
Voici l'article:
Opinion
L'art de s'entretuer pour oublier que l'on meurt - Loft Story, ou la dernière scène
Jean Pierre Desaulniers, Professeur en communication à l'Université du Québec à Montréal
Édition du vendredi 17 octobre 2003
Mots clés : mort
De nouveaux médicaments calment la souffrance des agonisants et soulagent les proches du déclin final. Des professionnels peu impliqués émotivement avec le mourant le prennent en charge dans des contextes hautement spécialisés, épargnant encore une fois à la famille la cruelle tâche d'accompagner l'être aimé jusqu'au trépas. Les longues et pénibles sessions d'exposition du corps et de réception des condoléances se font rares. Le plus souvent, tout se bâcle rapidement dans la plus stricte intimité.
Finis aussi les interminables cérémonies religieuses, le cortège d'automobiles au cimetière, la descente du cercueil, la poignée de terre, les derniers adieux déchirants. Plus question non plus de l'ancien et sévère code du deuil se prolongeant jusqu'à plusieurs mois après le décès. La mort s'est faite discrète et aussi expéditive qu'une course chez le dépanneur.
Nous avons ainsi banni presque tous les rituels sociaux entourant le décès, ne conservant qu'un bref rassemblement familial restreint. Nous avons désappris à vivre avec cette inéluctable réalité. Et moins nous la fréquentons, plus elle nous effraie. Bref, la mort est devenue un énorme tabou.
Comment dès lors s'en approcher de nouveau sans trop de trouble, sans ressentir un sentiment de menace insupportable, sinon en la mettant en scène sous forme de jeu? En simulant son passage, en organisant artificiellement un rituel de mise à mort, dans un contexte de gros fun, d'éclat de joie et de relâchement des moeurs.
Dans mon jargon de prof en communication, il s'agit d'une esquive: traiter d'un sujet en insistant abondamment sur son contraire. Par exemple, en publicité, parler d'argent, pas celui que nous devrons sacrifier mais celui que nous économiserons. L'anthropologue Lévi-Strauss a inventé une formule extraordinaire pour ce genre de mise en scène: symétrique et inverse. Parler d'une chose en traitant exactement de son contraire.
À qui le tour ?
Mettre en scène des jeunes, la fleur de l'âge, pétants de santé, énergiques, déterminés, ambitieux, prêts aux pires excès alimentaires, sexuels ou autres... Débordants de vie. Tout le contraire d'êtres fragiles et souffreteux. Et les obliger à s'entretuer systématiquement chaque semaine sous le prétexte de trouver parmi eux le couple le plus résistant qu'on désignera comme étant idéal. Ces assassinats vont permettre d'entretenir et de répéter pendant deux mois un véritable rituel de la mort, de la fréquenter et, peut-être par voie d'habitude, de s'y familiariser. Tel est le sens véritable de Loft Story et des productions du genre, leur vraie dérive: faire de la mort un cérémonial hebdomadaire, en plein party et sous les apparences d'une course au meilleur mariage...
Oubliez les stépettes de la petite blonde ou les décolletés plongeants de la grande brune, les trempettes dans le jacusi ou les minauderies dans les coins. Pour que deux jeunes survivent, dix autres devront mourir. L'intérêt des Loft Story débute avec les tremblements nerveux du gars qui se demande comment les filles vont faire pour en envoyer deux au gibet après seulement deux jours. Une remarque déplacée, une traînerie de trop, un rot, une flatulence incommodante, un rien, le moindre geste peut déclencher une chute fatale.
Loft Story, c'est d'abord la menace et l'angoisse de la mort, de la disparition. À qui le tour, cette semaine? Comment les juges, tantôt les filles, tantôt les gars, vont-ils assumer leur rôle de procureurs? Avec quel sang-froid ou quel effroi? Seront-ils bourrés de remords en procédant aussi crûment à un assassinat ou conserveront-ils l'esprit libre et serein? Quels motifs vont-ils évoquer pour annoncer l'exécution de l'un d'entre eux? Nonchalance, timidité, discrétion, machisme, inculture, etc., tout peut devenir prétexte à condamnation puisqu'il s'agit d'un milieu clos et étroit, sans code ni loi préalables. En fait, la raison, le motif, ne compte pas. Il n'y a d'intérêt que pour l'acte lui-même: quelqu'un doit mourir.
Viennent ensuite les réactions des condamnés. Comment vit-on la corde au cou? Accepteront-ils leur sort avec résignation ou essaieront-ils de tout faire pour échapper à leur destin? Quelle stratégie utiliseront-ils pour amadouer leurs bourreaux ultimes, le peuple votant? À quoi vont-ils occuper les quelques jours de sursis?
Puis, chaque dimanche, le peuple se prononce et gracie l'un des deux condamnés. Le verdict devient de cette manière impersonnel, mais surtout, il provient d'une zone extérieure, invisible des lofteurs, exactement dans la même position où Dieu, anciennement, décidait du sort de chacun. Les téléspectateurs usurpent ainsi le rôle du bon Dieu... Un des deux condamnés sera ainsi sauvé in extremis, au seuil de son trépas. Pour l'autre, le verdict populaire devient une exécution publique, subite et sans appel. L'absence de son nom, un bref silence, va le détruire, l'anéantir. Les regards se portent sur lui. C'est fini, kaput, irrévocable. Out. Aucun pardon présidentiel, aucun miracle. La mort en direct.
Dès lors, le trépassé ne parle plus. Il se déplace de façon mécanique, irréelle. On l'aide à prendre ses choses, à se diriger vers la sortie, à aborder le vide, le néant. Il sort. Il part. Seule demeure une consternation creuse au sein du groupe.
L'obsession de la disparition
Puis, le mort nous livre son testament, comme dans le cas d'Occupation double, directement de l'intérieur de son cercueil. Il est seul dans le cocon sombre de la limousine. Il roule vers une destination inconnue. Coupé de ses colocataires à tout jamais, il s'autorise des excès de franchise impensables de son vivant... Il parle une dernière fois, comme si son âme, sa vraie nature, nous apparaissait durant quelques instants avant de s'évanouir à jamais.
Dans le loft, la vie reprend. On se console, on se dit que c'était mieux ainsi, que de toute façon il n'aurait pas pu résister plus longtemps, que son temps était venu, etc. Les formules creuses et clichés du deuil. Le spectre de la mort s'efface, mais pour quelques heures seulement. D'ici peu, la ronde meurtrière va reprendre...
Derrière une façade ludique et hautement sexuée, il faut «lire» ces émissions de télé-réalité comme rituel de la mort, rituel cru, livide, montrant des gens indolents, discutant des affaires de la «famille» comme s'il étaient réunis dans le fumoir des soins palliatifs ou au sous-sol du salon funéraire.
Star Académie, fort de sa résurrection finale, aura été la version soft du rituel. Facteur de risque et son attirance pour le dégoûtant, pour le cadavérique, deviendra la version hard. Et une grande obsession centrale: la disparition.
À la sortie du paradis terrestre, Dieu aurait abandonné le premier couple en disant à Adam et Ève: «Allez et multipliez-vous.» Dans Loft Story, on dit aux locataires: «Restez et réduisez-vous» pour nous révéler un nouveau couple primordial. Symétrique et inverse, disait le structuraliste. Oubliez dès lors la vision paradisiaque de ces adonis qui n'ont rien d'autre à faire que de baiser, donner la vie. Regardez-les plutôt vivre dans un enfer meurtrier où ils donnent la mort. Soixante-trois jours de cohabitation avec ce spectre que 20 caméras de surveillance tentent de capter...
Opinion
L'art de s'entretuer pour oublier que l'on meurt - Loft Story, ou la dernière scène
Jean Pierre Desaulniers, Professeur en communication à l'Université du Québec à Montréal
Édition du vendredi 17 octobre 2003
Mots clés : mort
De nouveaux médicaments calment la souffrance des agonisants et soulagent les proches du déclin final. Des professionnels peu impliqués émotivement avec le mourant le prennent en charge dans des contextes hautement spécialisés, épargnant encore une fois à la famille la cruelle tâche d'accompagner l'être aimé jusqu'au trépas. Les longues et pénibles sessions d'exposition du corps et de réception des condoléances se font rares. Le plus souvent, tout se bâcle rapidement dans la plus stricte intimité.
Finis aussi les interminables cérémonies religieuses, le cortège d'automobiles au cimetière, la descente du cercueil, la poignée de terre, les derniers adieux déchirants. Plus question non plus de l'ancien et sévère code du deuil se prolongeant jusqu'à plusieurs mois après le décès. La mort s'est faite discrète et aussi expéditive qu'une course chez le dépanneur.
Nous avons ainsi banni presque tous les rituels sociaux entourant le décès, ne conservant qu'un bref rassemblement familial restreint. Nous avons désappris à vivre avec cette inéluctable réalité. Et moins nous la fréquentons, plus elle nous effraie. Bref, la mort est devenue un énorme tabou.
Comment dès lors s'en approcher de nouveau sans trop de trouble, sans ressentir un sentiment de menace insupportable, sinon en la mettant en scène sous forme de jeu? En simulant son passage, en organisant artificiellement un rituel de mise à mort, dans un contexte de gros fun, d'éclat de joie et de relâchement des moeurs.
Dans mon jargon de prof en communication, il s'agit d'une esquive: traiter d'un sujet en insistant abondamment sur son contraire. Par exemple, en publicité, parler d'argent, pas celui que nous devrons sacrifier mais celui que nous économiserons. L'anthropologue Lévi-Strauss a inventé une formule extraordinaire pour ce genre de mise en scène: symétrique et inverse. Parler d'une chose en traitant exactement de son contraire.
À qui le tour ?
Mettre en scène des jeunes, la fleur de l'âge, pétants de santé, énergiques, déterminés, ambitieux, prêts aux pires excès alimentaires, sexuels ou autres... Débordants de vie. Tout le contraire d'êtres fragiles et souffreteux. Et les obliger à s'entretuer systématiquement chaque semaine sous le prétexte de trouver parmi eux le couple le plus résistant qu'on désignera comme étant idéal. Ces assassinats vont permettre d'entretenir et de répéter pendant deux mois un véritable rituel de la mort, de la fréquenter et, peut-être par voie d'habitude, de s'y familiariser. Tel est le sens véritable de Loft Story et des productions du genre, leur vraie dérive: faire de la mort un cérémonial hebdomadaire, en plein party et sous les apparences d'une course au meilleur mariage...
Oubliez les stépettes de la petite blonde ou les décolletés plongeants de la grande brune, les trempettes dans le jacusi ou les minauderies dans les coins. Pour que deux jeunes survivent, dix autres devront mourir. L'intérêt des Loft Story débute avec les tremblements nerveux du gars qui se demande comment les filles vont faire pour en envoyer deux au gibet après seulement deux jours. Une remarque déplacée, une traînerie de trop, un rot, une flatulence incommodante, un rien, le moindre geste peut déclencher une chute fatale.
Loft Story, c'est d'abord la menace et l'angoisse de la mort, de la disparition. À qui le tour, cette semaine? Comment les juges, tantôt les filles, tantôt les gars, vont-ils assumer leur rôle de procureurs? Avec quel sang-froid ou quel effroi? Seront-ils bourrés de remords en procédant aussi crûment à un assassinat ou conserveront-ils l'esprit libre et serein? Quels motifs vont-ils évoquer pour annoncer l'exécution de l'un d'entre eux? Nonchalance, timidité, discrétion, machisme, inculture, etc., tout peut devenir prétexte à condamnation puisqu'il s'agit d'un milieu clos et étroit, sans code ni loi préalables. En fait, la raison, le motif, ne compte pas. Il n'y a d'intérêt que pour l'acte lui-même: quelqu'un doit mourir.
Viennent ensuite les réactions des condamnés. Comment vit-on la corde au cou? Accepteront-ils leur sort avec résignation ou essaieront-ils de tout faire pour échapper à leur destin? Quelle stratégie utiliseront-ils pour amadouer leurs bourreaux ultimes, le peuple votant? À quoi vont-ils occuper les quelques jours de sursis?
Puis, chaque dimanche, le peuple se prononce et gracie l'un des deux condamnés. Le verdict devient de cette manière impersonnel, mais surtout, il provient d'une zone extérieure, invisible des lofteurs, exactement dans la même position où Dieu, anciennement, décidait du sort de chacun. Les téléspectateurs usurpent ainsi le rôle du bon Dieu... Un des deux condamnés sera ainsi sauvé in extremis, au seuil de son trépas. Pour l'autre, le verdict populaire devient une exécution publique, subite et sans appel. L'absence de son nom, un bref silence, va le détruire, l'anéantir. Les regards se portent sur lui. C'est fini, kaput, irrévocable. Out. Aucun pardon présidentiel, aucun miracle. La mort en direct.
Dès lors, le trépassé ne parle plus. Il se déplace de façon mécanique, irréelle. On l'aide à prendre ses choses, à se diriger vers la sortie, à aborder le vide, le néant. Il sort. Il part. Seule demeure une consternation creuse au sein du groupe.
L'obsession de la disparition
Puis, le mort nous livre son testament, comme dans le cas d'Occupation double, directement de l'intérieur de son cercueil. Il est seul dans le cocon sombre de la limousine. Il roule vers une destination inconnue. Coupé de ses colocataires à tout jamais, il s'autorise des excès de franchise impensables de son vivant... Il parle une dernière fois, comme si son âme, sa vraie nature, nous apparaissait durant quelques instants avant de s'évanouir à jamais.
Dans le loft, la vie reprend. On se console, on se dit que c'était mieux ainsi, que de toute façon il n'aurait pas pu résister plus longtemps, que son temps était venu, etc. Les formules creuses et clichés du deuil. Le spectre de la mort s'efface, mais pour quelques heures seulement. D'ici peu, la ronde meurtrière va reprendre...
Derrière une façade ludique et hautement sexuée, il faut «lire» ces émissions de télé-réalité comme rituel de la mort, rituel cru, livide, montrant des gens indolents, discutant des affaires de la «famille» comme s'il étaient réunis dans le fumoir des soins palliatifs ou au sous-sol du salon funéraire.
Star Académie, fort de sa résurrection finale, aura été la version soft du rituel. Facteur de risque et son attirance pour le dégoûtant, pour le cadavérique, deviendra la version hard. Et une grande obsession centrale: la disparition.
À la sortie du paradis terrestre, Dieu aurait abandonné le premier couple en disant à Adam et Ève: «Allez et multipliez-vous.» Dans Loft Story, on dit aux locataires: «Restez et réduisez-vous» pour nous révéler un nouveau couple primordial. Symétrique et inverse, disait le structuraliste. Oubliez dès lors la vision paradisiaque de ces adonis qui n'ont rien d'autre à faire que de baiser, donner la vie. Regardez-les plutôt vivre dans un enfer meurtrier où ils donnent la mort. Soixante-trois jours de cohabitation avec ce spectre que 20 caméras de surveillance tentent de capter...