Danielle Laurin
Janik Tremblay,
Le bonheur est assis sur un banc et il attend,
Merveilleuse conteuse, Janik Tremblay vient de faire paraître Le bonheur est assis sur un banc et il attend, son troisième roman. Il s'agit d'un vrai bon roman populaire, accessible, vivant, qu'on ne s'étonnerait pas de voir un jour adapté pour le petit écran.
Un immeuble à logements. Avec des locataires en tous genres. Qu'on voit vivre au jour le jour: chacun ses drames, ses peines, sa façon de tenir bon. L'idée n'est pas nouvelle, d'accord.
Rien de neuf non plus dans le fait de montrer que des êtres meurtris peuvent se venir en aide, se serrer les coudes. Au risque de tomber dans les bons sentiments, la mièvrerie.
On pourrait craindre le pire. Du genre: un remake québécois d'Ensemble, c'est tout, mais édulcoré, vidé de son jus, de sa magie, privé de la prose jouissive d'Anna Gavlada.
Surprise! Quelque chose d'autre nous attend au tournant. Quelque chose comme une tragédie. Une double tragédie, en fait. L'une sous-jacente à cette histoire à tiroirs qui se joue devant nos yeux. Et l'autre qui va nous tomber dessus au fil du récit, sans crier gare.
Merveilleuse conteuse, Janik Tremblay signe ici son troisième roman. Cette façon de lier les événements entre eux, de les faire débouler comme dans un jeu de dominos. Et cette touche, toute particulière, ce doigté pour fouiller l'âme de ses personnages sans avoir l'air d'y aller.
On se tient là, au bord du précipice, à la limite du pathos, à la limite du vraisemblable, aussi, parfois, et puis, non, ça ne foire pas, ça se tient, ça nous tient. Redoutable efficacité d'une écriture sobre, rythmée, qui s'efface au profit de l'histoire racontée.
Cette histoire, donc, elle commence seize ans avant le début du roman. Le 6 décembre 1989, précisément. Avec la tragédie de Polytechnique. Ce jour-là, un jeune homme, Vincent, un étudiant, était là, dans la classe. Quand le tueur fou a fait sortir les garçons et a tiré sur les filles. Vincent ne s'est pas pardonné. Pas pardonné d'avoir fui. Pas pardonné sa lâcheté.
Trois ans plus tard, Vincent s'est tué. Ses parents, anéantis, vous imaginez. Encore aujourd'hui, treize ans plus tard. C'est ici que ça commence. Dans le quotidien des proches de Vincent, mort depuis 13 ans.
La mère se dit ceci: que si elle cesse de penser à son fils, il mourra vraiment. Et ceci: «si Vincent était mort à la guerre, il serait admiré comme un héros». Et encore ceci: «S'il était mort en héros, ils pourraient regarder la photo de leur fils avec fierté.»
Le père, lui, s'est enfermé dans le mutisme. Et s'est jeté dans la rénovation d'un vieil immeuble. Un vieil immeuble à logements du Plateau, acquis avec son fils. Ils devaient le rénover ensemble, père et fils.
Nous y voilà. Avec les locataires. Dont un certain Émile. Meilleur ami de Vincent. Lui aussi présent lors de la tuerie. Et qui s'en veut tout autant de n'avoir pas réagi en héros. Qui s'en veut, en plus, de n'avoir pas vu venir le suicide de son ami.
Autour, il y a la soeur d'Émile, aussi. Et tous les autres, pas directement touchés par la mort de Vincent, mais sensibles à la douleur des parents, des proches.
Il y a une vieille dame qui a perdu son chat, un couple en déroute, un homme devenu dépressif et alcoolique depuis que sa femme l'a largué... sans oublier les proprios du dépanneur du quartier, des Vietnamiens établis au Québec depuis 30 ans. Et le chauffeur de taxi haïtien.
Ce n'est pas tout. Il y a les amis, les amis des amis, les amoureux et amoureuses, aussi. Ça fait beaucoup, oui. Beaucoup de personnages. On s'y perd un peu, au début surtout. Mais on finit par s'attacher à eux, on veut en savoir plus sur leur vie.
On les surprend dans leur intimité, on les suit dans la rue, au resto. Et au dépanneur. Où va se produire une nouvelle tragédie, comme on en voit certains soirs à la télé.
Ainsi, tous ces gens qu'on aura apprivoisés, dont on aura partagé le quotidien, les angoisses et les rêves, seront d'une quelconque façon happés par ce que les médias rapportent comme un simple fait divers.
Pourquoi? Pourquoi eux? Pourquoi cette tragédie leur est-elle tombée dessus? C'était inattendu, imprévisible. Ça n'arrive qu'aux autres, croit-on le plus souvent. Quel rôle joue le hasard finalement?
S'il n'y avait pas eu une fête ce jour-là... Si on n'avait pas eu besoin de quelque chose au dépanneur à ce moment-là... Si on avait attendu une heure de plus, ou si on s'était décidé une heure avant. Si, si, si...
Du jour au lendemain, tout peut voler en éclats. Tous les projets. Du jour au lendemain, l'autre n'est plus là. On fait quoi? Comment? Comment ils font, les autres, pour faire leur deuil, pour recommencer à vivre?
Pendant ce temps, certains s'aiment, se prennent dans leurs bras, rient, font des projets, boivent du champagne, écoutent de la musique. Pendant ce temps, la vie continue, la vie bat.
Le bonheur est assis sur un banc et il attend, c'est tout ça en même temps. C'est: si on ne profite pas de la vie maintenant, ce sera pour quand? C'est simple, au fond. Trop simple, peut-être.
Mais ça donne un vrai bon roman, un vrai bon roman populaire, accessible, vivant, qu'on ne s'étonnerait pas de voir un jour adapté à la télé.
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Le bonheur est assis sur un banc et il attend
Janik Tremblay
Stanké
Montréal, 2009, 216 pages
Danielle Laurin - Le devoir